Le Centre de Séjour surveillé de Fort Barraux

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LA REPRISE EN MAIN DES CAMPS PAR LE RÉGIME DE VICHY
 

Le 10 juillet 1940, l’Assemblée nationale vote les pleins pouvoirs à Philippe Pétain, qui devient, de fait, chef de l’Etat français. C’est officiellement la fin de la IIIe République.

Les camps d’internement, qui ont été mis en place sous la IIIe République, sont repris par le nouveau régime de Vichy et subissent rapidement plusieurs modifications :

  • Au niveau de l’administration, par la loi du 1er novembre 1940. La tutelle des camps est transférée du ministère de la Guerre à celui de l’Intérieur.
  • Au niveau de la place qu’ils occupent dans l’instauration d’un « ordre nouveau ». L’internement administratif, jusqu’alors mesure d’exception mise en place en réponse aux aléas de la conjoncture, devient un élément central de la politique répressive et d’exclusion du régime de Vichy.

Les bases juridiques de l’internement posées à la fin de la IIIe République sont reprises et complétées notamment par la loi du 3 septembre 1940 « relative aux mesures à prendre à l’égard des individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique ». Il est précisé que « jusqu’à la date de la cessation légale des hostilités, les individus visés à l’article 1er du décret du 18 novembre 1939 pourront, sur décision prise par le préfet conformément aux instructions du Gouvernement, être internés administrativement dans un établissement spécialement désigné par arrêté du ministre secrétaire d’Etat à l’intérieur » (article 1 de la loi du 3 septembre 1940 / JO du 4 septembre 1940)

QU’EST-CE QU’UN CENTRE de SÉJOUR SURVEILLÉ ?
 

C’est un camp d’internement sous administration française réservé aux « indésirables Français ».

Les CSS sont mis en place par le régime de Vichy. Ils sont dotés d’un règlement intérieur à l’instar de ceux des prisons, qui fixe les prérogatives du personnel ainsi que les règles en vigueur à l’intérieur des camps. Chaque CSS se spécialise dans l’internement de telle ou telle catégorie d’internés : les droits-communs, les marché noir, les politiques ou les Juifs. On en compte une dizaine dans la zone sud : Fort-Barraux, St Paul d’Eyjeaux, St Sulpice-la-Pointe, Sisteron, Nexon, Vals-les-Bains, La Guiche, Septfonds, Noé et Le Mont Dore et deux principaux en Algérie : Bossuet et Djelfa.

Fort-Barraux devient officiellement un CSS le 24 juillet 1940.

 
LES DIFFÉRENTES CATÉGORIES D’INTERNÉS DE FORT-BARRAUX
 

De juillet 1940 à octobre 1942 : le camp est réservé en priorité aux politiques.

D’octobre 1942 à juin 1944 : le camp est officiellement dévolu (par la décision ministérielle du 9 novembre 1942) à l’internement des repris de justice et souteneurs.

Lors de ces deux périodes, bien qu’étant successivement spécialisé dans l’internement des politiques puis des droits-communs, le camp continue à « accueillir » des internés issus des autres catégories (des droits-communs, des marché noir, des Juifs en transit).

 
FORT-BARRAUX, CAMP DE TRANSIT POUR LES JUIFS
 

Dans le département de l’Isère, comme dans l’ensemble de la zone libre, les premières rafles et déportations de Juifs ont lieu à partir de l’été 1942. Le gouvernement s’engage dans une politique de collaboration active avec l’occupant allemand en lui livrant, notamment, les Juifs étrangers raflés par les autorités françaises.

Le choix du camp de Fort-Barraux :

Le département de l’Isère ne compte aucun camp d’internement réservé aux Juifs étrangers. Ainsi, la préfecture régionale, au moment des préparatifs des arrestations et de la rafle du mois d’août 1942, prévoit exceptionnellement leur internement à Fort-Barraux. Le CSS étant réservé aux hommes, une autorisation spéciale est accordée pour permettre l’internement des femmes et des enfants. Le choix est fait d’isoler au sein du CSS, les internés Juifs des autres internés.

En tout, 167 Juifs sont internés à Fort-Barraux. Certains sont libérés, d’autres sont transférés à Drancy. Cent-dix-sept d’entre eux sont déportés au camp d’Auschwitz.

L’ENCADREMENT DU CAMP
 

Le camp accueille tout d’abord les démobilisés des compagnies spéciales de travailleurs militaires. L’encadrement du camp est alors assuré par l’autorité militaire (de juillet à novembre 1940). Deux officiers assurent successivement la direction : le chef d’escadron Valat et le chef de bataillon Robert. A partir de novembre 1940, c’est le ministère de l’Intérieur qui prend en charge l’administration du camp ainsi que l’encadrement et la garde du CSS. Un civil, le commissaire spécial Victor Wenger est alors nommé à la tête du camp. Les gardiens sont également des civils recrutés par les préfets.

L’IMPACT DU CAMP SUR LA COMMUNE DE BARRAUX
 

L’implantation du camp a eu des répercussions économiques et humaines sans précédent sur la vie des communes environnantes et particulièrement sur la petite commune de Barraux qui compte un peu moins de 800 personnes à cette période.

Le camp, fort d’un effectif d’environ 850 internés à son maximum, a littéralement fait vivre des dizaines de commerçants, artisans, médecins, devenus prestataires officiels ou officieux de Fort-Barraux : Alphonse Bellot forgeron, Siméon Darboisse boulanger, Desfray pharmacien, Gaillard cordonnier, blanchisserie Sigaud, épicerie Maréchal, docteur Henri Ginies …

Aux approvisionnements réguliers du CSS, s’ajoutent les besoins des familles d’internés venues rendre visite à leurs proches qui cherchent à se loger à proximité du Fort.

Les internés grâce à la complicité de certains gardiens ont également recours aux divers trafics de marché noir pour se procurer toutes sortes de denrées et produits.

Le personnel du camp hébergé dans les communes alentour a également contribué à cette manne économique : l’effectif du personnel est de 51 personnes en mai 1941, 23 d’entre elles ont des familles avec enfants (le gardien Jean Biard s’installe à Pontcharra avec sa femme et ses 10 enfants). Le personnel est alors hébergé dans des appartements ou des chambres appartenant aux habitants des communes alentour. Vingt-six membres du personnel sont ainsi logés à Barraux avec femmes et enfants (principalement les directeurs, inspecteurs et agents spéciaux du camp) et 25 gardiens et leurs familles sont installées à Chapareillan, La Buissière et Pontcharra.

L’impact économique s’est accompagné d’un impact humain. En effet, la cohabitation entre la population locale et les internés, leurs familles et le personnel du camp ont profondément marqué les habitants. La mémoire des événements qui ont rythmé la vie du camp comme le transfert des internés Juifs en août 1942 vers les camps de la mort, les évasions, la déportation des droits-communs en juin 1944 ont laissé de profondes cicatrices.

 LA VIE AU SEIN DU CAMP
 

C’est une vie rythmée par les corvées et tâches quotidiennes (cuisine, travaux au sein du camp, jardinage, nettoyage des dortoirs). L’emploi du temps est fixé par le chef de camp : les heures de lever, l’extinction des feux, l’heure de la toilette. Certains internés ont la possibilité de travailler à l’extérieur du camp sur des chantiers de coupe de bois. A l’intérieur du camp, durant la première période, les politiques sont séparés des internés de marché noir. Les permissions sont interdites sauf en cas de décès d’un proche. Le courrier, au départ, comme à l’arrivée et la presse sont censurés par l’administration du camp.

Durant la première période, les internés politiques mettent en place une véritable structure hiérarchique, les aînés, plus expérimentés et les communistes engagés prennent en main l’organisation des tâches quotidiennes. Les marché noir sont logés dans des bâtiments séparés mais peuvent toutefois communiquer et organiser des trafics avec les autres internés ; trafics alimentés par les colis qu’ils reçoivent de leur entourage. La cohabitation entre les différentes catégories d’internés pose de multiples difficultés d’autant qu’à partir de l’année 1942, le camp accueille de plus en plus d’internés de droits-communs. Certains d’entre eux sont d’anciens condamnés ou des proxénètes (le régime de Vichy prend des mesures contre les souteneurs avec la loi du 2 mars 1943) qui font régner leur loi au sein du camp.


BIOGRAPHIES


4-roland-dumasRoland Dumas 

Interné à Fort-Barraux en tant que politique.

Roland Dumas est né le 23 août 1922 à Limoges. Sa mère est femme au foyer, elle élève ses trois enfants. Son père, officier de réserve, occupe un poste de fonctionnaire des contributions indirectes.

Homme de convictions, Georges Dumas occupe des fonctions de secrétaire au sein de son syndicat, il est également militant socialiste. Roland Dumas grandit dans ce « terreau » de gauche. Il est fortement marqué par la culture politique de son père.

 Il quitte sa famille en 1941 avec son camarade Joachim Felberbaum pour suivre des études de droit à Lyon. Roland Dumas intègre dès son arrivée un groupe d’étudiants engagés politiquement. Ils participent ensemble à des distributions de tracts, des collages d’affiches et transmettent des messages à la résistance.

En mai 1942, un ordre de Londres circule qui vise à empêcher la tenue d’un concert à Lyon de l’orchestre philharmonique de Berlin. Roland Dumas raconte : « (…) on s’est réunis et l’ordre a été : vous manifestez, vous les empêchez de rentrer dans la salle. Donc on est arrivé là, ils avaient fait venir des cars et des flics français. C’était surtout des flics français parce que c’était la zone libre encore. Et donc les bagarres ont commencé. C’est là où je me suis retrouvé dans un car de police avec le crâne un peu amoché qui saignait de partout… »

Il est ensuite conduit, avec 58 autres personnes à la prison de Lyon. Le lendemain, les prévenus sont appelés à tour du rôle et subissent un interrogatoire du préfet avant d’être emmenés, en car, vers une destination inconnue : « …On est arrivé le soir, c’était très lent. J’ai vu cette muraille, cette forteresse… ». Ils arrivent alors à Fort-Barraux.

Au camp, il rejoint le groupe des politiques alors que les internés de marché noir sont isolés dans un bâtiment distinct. Les conditions de vie au sein du camp sont difficiles. La nourriture manque, les locaux sont froids et insalubres. Les internés survivent tant bien que mal en améliorant parfois leur ration alimentaire avec les trafics mis en place par les internés de marché noir, plus ou moins tolérés par des gardiens corrompus.

Il parle du quotidien au camp : « Les communistes, les résistants, les gaullistes, nous étions beaucoup plus mal traités que les types du marché noir. Mais eux, ils étaient assez chics. Vous savez, la vie commune des gens qui sont dans cette situation fait qu’il se crée quelque chose. Il se crée une amitié.

Les communistes étaient très rigoureux. C’était eux qui faisaient la discipline. Alors, on avait une heure de sortie dans la cour. Après, on nous rentrait, on nous enfermait de nouveau.

Alors là, je me rappelle, il n’y avait que les types des politiques et que dans cette chambrée, où j’étais, on était 8 ou 10 à peu près. Il y avait des châlits etc…Je reconnais exactement, j’y suis allé, du reste une fois, quand j’étais ministre, après.

Pendant cette heure, on avait le droit de jouer aux boules. Alors il y avait la lyonnaise, la marseillaise. Moi, j’étais d’une maladresse… »

Il reste à Fort-Barraux jusqu’au 30 mai 1942 puis rejoint le maquis dirigé par son père à Magnac-Laval dans le Limousin puis à Rochechouart. Georges Dumas est responsable départemental du NAP (Noyautage des administrations publiques). Il reçoit et cache des agents de Londres. Il est arrêté et fusillé le 26 mars 1944 à Brantôme avec 24 otages en représailles d’un attentat mené contre un commandant de la Gestapo.

Roland Dumas évoque les conséquences de son internement sur son engagement politique :

« Cela m’a marqué dans ma vie publique, dans mon propre sentiment. J’ai détesté les Allemands (…) pendant 20 ans, 30 ans. Et puis, après, j’ai réfléchi. J’ai fait campagne (…) électorale tout seul. En Limousin, j’ai été élu dans le canton d’Oradour sur Glane. Il ne fallait pas que j’aille leur parler de la réconciliation Franco-allemande ! Même actuellement… Même actuellement ! (…) vous savez, vous pouvez imaginer, je vous laisse réfléchir à cela, c’est quand même un cruel destin, se dire, je suis fils d’officier, j’ai été arrêté, bon, qu’est-ce que je fais ? est-ce que je perpétue cette haine ou est-ce que je suis ce que je suis, je mets cela au profit d’un capital pour faire en sorte que cela ne se reproduise plus. J’ai hésité très longtemps à trancher les choses. »

Témoignage recueilli par A-S. Pico et C. Joly. Paris, septembre 2014.

 


collection Antoine De Gennaro

Antonio De Gennaro  (1896-1962)

Interné à Fort-Barraux en tant que droit-commun

Antonio De Gennaro est né le 20 août 1896 à Sapri dans le sud de l’Italie. A l’âge de quatre ans, il quitte l’Italie avec sa famille pour le quartier populaire du Panier à Marseille. Antonio devient électricien à l’âge de treize ans. Pendant son adolescence, il est arrêté à plusieurs reprises pour des vols. La première fois, en juin 1909, il est remis à sa famille. Il récidive en novembre 1909, il est alors confié au patronage de son quartier. En 1925, il est naturalisé et il se marie à Augusta Fuppali avec qui il a un fils, Alphonse, né en 1926.

Dans les années 1930, Antonio et Augusta deviennent gérant du Bar des quatre saisons, au 22 de la rue Sainte-Anne. Antonio commet d’autres méfaits. Il est arrêté à deux reprises pour vol en 1930.

Le quartier du vieux port dans lequel vit la famille De Gennaro est un quartier métissé et populaire de Marseille. Il est considéré par les Allemands, qui entrent dans Marseille le 12 novembre 1942, comme un repaire de criminels et de repris de justice. Plusieurs attentats qui visent les troupes d’occupation déclenchent la colère des Allemands et précipitent la grande rafle de Marseille. Cette rafle se déroule durant plusieurs jours, entre le 22 et le 24 janvier 1943. Les polices Françaises et Allemandes agissent de concert pour vider entièrement le quartier du vieux port, arrêter et contrôler ses habitants. Ainsi, le 24 janvier 1943, la famille De Gennaro est invitée à quitter son logement du 16 rue Sainte-Anne. Antonio décide de se cacher et laisse son épouse, leur fils ainsi que son père rejoindre en tramways la gare d’Arenc avec des milliers d’autre Marseillais. Ils sont emmenés au camp du Caïs. Antoine refuse de se soumettre à l’ordre d’évacuation, sans doute à cause de ses condamnations. Le 25 janvier, alors qu’il quitte leur appartement de la rue Sainte-Anne où il était venu récupérer de l’argent et des bijoux, il est arrêté par la police Française. Le 30 janvier 1943, il est interné au camp de Fort-Barraux dans la catégorie des droits-communs. Antonio est interné pendant un an. Il est libéré le 20 janvier 1944 et placé en résidence surveillée à Marseille. Il est affecté à la poudrerie de Saint-Chamas. 

De retour chez lui, Antonio De Gennaro retrouve son épouse qui s’est réfugiée chez son beau-frère. Leur commerce ainsi que leur appartement ont été détruits lors de la destruction du quartier du vieux-port. Le père d’Antonio, Alfonso, est mort à l’hôpital du camp du Caïs. Leur fils Alphonse est interné le 31 janvier 1943 au camp de Royallieu à Compiègne puis déporté à Mauthausen. 

En février 1944, Antonio De Gennaro adhère à l’ORA (organisation de résistance armée) dans le groupe Grimaldi. Puis le 21 août 1944,  il adhère aux Francs Tireurs et Partisans Français (FTPF).

Photo et éléments de la biographie transmis par Antoine De Gennaro, petit fils d’Antonio De Gennaro.


4-pattarone-julesJules Pattarone (1902-1944)

Interné à Fort-Barraux en tant que droit-commun

Jules Pattarone est né à Maison-carrée prés d’Alger le 9 mars 1902. Il est marié à Thérèse, fille de pêcheur. Comme lui, elle est d’origine calabraise. Ils se sont rencontrés dans une des fermes où Jules Pattarone se fait embaucher en tant qu’ouvrier agricole. Ensemble, ils ont sept enfants, six garçons et une fille. Ils vivent à Arles au chemin-entre-les-deux-gares. Jules Pattarone vend des fruits et légumes sur les marchés des environs grâce à la camionnette qu’il a pu s’acheter. Thérèse s’occupe des enfants. Ils vivent dans la précarité et manquent de tout.

Jules Pattarone est un insoumis, un marginal qui ne rentre pas dans le rang. En plus de sa personnalité volcanique, c’est une force de la nature qui n’hésite pas à s’en prendre aux Allemands. En 1944, il est recherché par la Milice pour « insoumission à un ordre de réquisition ». Il décide de se cacher la journée et revient la nuit, dans son foyer pour ravitailler en nourriture son épouse et ses sept enfants. Son fils se souvient de la nuit de son arrestation, le 28 avril 1944. Son père était rentré à la maison avec un petit mouton qu’il avait entrepris de découper dans la cuisine lorsque l’on frappe à la porte. On lui donne l’ordre de se rendre.

Il est arrêté et conduit à Fort-Barraux comme interné de droit-commun. Il passe environ deux mois à Fort-Barraux.

Le 22 juin 1944, l’armée Allemande vide le camp. Les internés sont emmenés en train vers les camps de concentration Allemands mais Jules Pattarone, avec quelques complices essaie de s’enfuir du train. Il tombe sur la voie et se fait sectionner les deux pieds. Le convoi s’arrête, Jules Pattarone est fusillé et décède le long de la voie ferrée à proximité du village d’Heuilley-Cotton dans la Haute-Marne. Il est enterré dans cette localité avec sept autres internés morts dans des circonstances similaires.

Photo et éléments de la biographie transmis par Robert Pattarone, fils de Jules Pattarone.